Il ne pensait qu’à une seule chose, s’évader. Cette envie était blottie au fond de lui, tapie tel un prédateur guettant sa proie. Depuis quelques semaines, quelques mois peut-être – le temps s’étirait dangereusement – il savait qu’il devait partir. Seul. Sans elle. Sans rien dire.
Y penser, ne serait-ce qu’une seconde, lui tordait le ventre, littéralement. Il était bien obligé d’avouer qu’il s’était finalement attaché à elle. Son odeur de pain grillé au petit matin lui manquerait, c’était une évidence. Il avait pourtant juré ses grands dieux que jamais personne ne pourrait l’appâter, que jamais il ne se laisserait séduire. Mais elle avait su le convaincre, avec sa petite voix, qu’ils pourraient faire un bout de chemin ensemble. Elle avait compris, la fine mouche, qu’il lui fallait, à lui plus qu’à d’autres, un grand espace pour respirer et maintenir les intrus à l’écart. Alors, elle se contentait d’être là, discrète, en attendant patiemment qu’il sorte enfin de sa coquille et s’ouvre à elle. C’était d’ailleurs précisément le côté mystérieux de Noé qui l’avait conquise. Une énigme à lui tout seul ! Elle se disait qu’elle aurait la vie entière pour percer à jour ses secrets. Toute la vie…
Il
jette un œil à sa montre : midi et demi. Le quai de la Douane est animé et
il hésite. Va-t-il déjeuner ou faire un petit tour à la Marina du
Château ? Il n’a pas très faim. Tout compte fait, un sandwich fera
l’affaire. Il déambule le long du quai en croquant de temps à autre dans sa
crêpe chèvre miel. Oui, la crêpe, c’est plus réconfortant que le pain… Les yeux
vers l’horizon, il est fasciné par le ciel tourmenté et s’imagine nageant dans
les nuages, léger, désincarné, délicieusement étourdi…
Des
éclats de voix le sortent brutalement de sa rêverie. Mince ! il est déjà 13 h 30.
Il doit retourner travailler illico presto. Pas question d’arriver en
retard. Après quelques minutes de marche, Noé saute prestement dans un bus et
arrive pile à l’heure au lycée. Il salue ses élèves agglutinés dans le couloir,
les fait entrer dans la salle de cours et distribue le sujet de
dissertation : « Faisons-nous l’histoire ? ». Quelques grommellements
s’échappent de-ci de-là. Noé ne bronche pas, fait signe aux apprentis
philosophes de s’asseoir.
— Vous
avez deux heures pour répondre à cette question. À vous de jouer !
Noé
soupire. Il lui faut tuer le temps pendant que ses élèves, enfin silencieux,
essaient tant bien que mal d’apporter une réponse à cette question
existentielle. Afin de tromper l’ennui, il allume son ordinateur, presque
machinalement. Il jette un œil à son calendrier. Aucun événement remarquable
n’y figure, seulement quelques tâches routinières. Noé fixe son écran, qui affiche
le 22 mai, jour de son anniversaire.
En
effet, il est né sous le signe des Gémeaux. De la foutaise, l’astrologie,
pense-t-il. Né sous le signe de l’abandon serait plus juste. S’il n’en tenait
qu’à lui, il ne fêterait jamais ces funestes 22 mai. Le jour de son arrivée au
monde, dans une maternité brestoise, son géniteur a fait une brève apparition.
Depuis, plus de père. Disparu de la circulation, au sens propre. La version
officielle rapporte la mort de ce dernier dans un accident de voiture peu de
temps après son départ de la clinique. Un accident bien malheureux… La vérité, c’est
qu’il conduisait fortement alcoolisé, qu’il a raté un virage et plongé dans
l’océan. Un vol plané magnifique… et fatal ! De ce père, Noé n’en sait
guère plus et les maigres informations extorquées à la grand-mère qui l’a élevé
ne lui ont pas permis de s’en faire une représentation acceptable.
Noé
regarde sa montre, plus qu’une heure à attendre. Le temps passe si vite quand les
pensées s’emparent de vous et vous transportent… Mais insidieusement, la
céphalée qu’il avait réussi à chasser le matin s’invite de nouveau. Il s’est
habitué depuis longtemps à sa compagnie encombrante et ne cherche plus à la
faire taire à coups de paracétamol. Il doit pourtant reprendre le contrôle et garder
sa lucidité. Doucement, il frotte son front endolori, il s’applique à appuyer
là où la douleur est plus vive. Même s’il comprend pourquoi ce fichu mal de
tête s’est réveillé, il n’en est pas moins contrarié. Sa boîte crânienne embrumée
ne l’empêchera pas de faire ce qu’il a à faire. Sa décision est prise.
Irrévocablement. C’est pour ce soir.
Une
vibration de sa montre connectée le rappelle à la réalité. « T’oublies pas
qu’on a rendez-vous avec l’agent immobilier à 18 h. Bisous ». Comment
pourrait-il oublier ? Elle ne peut pas s’empêcher de lui envoyer des
textos de rappel à l’ordre. Un tantinet agacé, il hésite à lui répondre. Il est
en cours, après tout. Il n’a pas à gérer ses messages personnels. Cela dit,
s’il ne veut pas éveiller les soupçons, il est préférable qu’il la rassure. Il lui
envoie juste un smiley, celui qui fait un clin d’œil. C’est pratique et
efficace, nul besoin de se justifier.
— Il
vous reste un quart d’heure.
Ces
quinze minutes lui semblent une éternité. Noé est soudainement impatient de
quitter cette salle, si familière et pourtant si froide. Il a toujours détesté
ces murs nus, blanchâtres, ces tables scolaires alignées en rang d’oignons. Ce
qui importe, ce n’est pas le lieu, c’est ce qu’on y apprend, ressasse-t-il. Quelques
élèves se lèvent et lui remettent leur copie, tandis que d’autres griffonnent quelques
mots censés conclure leur dissertation. La sonnerie retentit, Noé ramasse à la
hâte copies, ordinateur, portable, serviette et s’en va.
Dehors, le ciel s’est
assombri, vaguement menaçant. Dans deux heures, Noé la rejoindra à l’entrée de
cet immeuble situé rue de Siam. L’appartement de leurs rêves s’y trouvera,
l’agent immobilier en est convaincu. Lui, beaucoup moins.
Ce besoin impérieux de
quitter le sol breton le tenaille depuis trop longtemps. Il ne peut plus
reculer, il est vain d’atermoyer. S’évader de cette réalité qui ne le comble
pas, s’évaporer purement et simplement l’obsède.
Qui était-il
vraiment ? Qui était sa mère, celle qui avait, sans crier gare, disparu
des écrans radar alors qu’il avait à peine un an ? Sa grand-mère avait
fait de son mieux pour cacher la douleur que la perte de sa fille lui avait
causée. Elle avait choyé son petit-fils et réussi à combler l’absence de ses
parents fantômes. Mais la mort de son ange gardien avait laissé Noé
définitivement orphelin. Cette pensée était un supplice. Il ne serait apaisé
qu’en retrouvant sa mère. Jusqu’à preuve du contraire, elle était vivante. Ses
recherches allaient enfin aboutir.
Noé
jette un œil à son unique bagage. Assis dans le TGV qui file vers Paris
Montparnasse, il se prépare à passer la nuit à l’aéroport Paris-Charles de
Gaulle. Encore un peu de patience, il n’a jamais été aussi près du but.
— Bienvenue à
Montréal !
Au milieu d’un
attroupement de voyageurs pas fâchés de fouler enfin le sol montréalais, Noé se
dirige vers la sortie. Une drôle d’impression le submerge et le rend vaguement
fébrile. Il n’éprouve pas de remords, pas encore. Une petite voix lui chuchote
de ne pas se retourner. Il va la retrouver, il le pressent, elle est là,
quelque part…