lundi 6 juillet 2026

Une absence qui mord

 


Il ne pensait qu’à une seule chose, s’évader. Cette envie était blottie au fond de lui, tapie tel un prédateur guettant sa proie. Depuis quelques semaines, quelques mois peut-être – le temps s’étirait dangereusement – il savait qu’il devait partir. Seul. Sans elle. Sans rien dire. 

Y penser, ne serait-ce qu’une seconde, lui tordait le ventre, littéralement. Il était bien obligé d’avouer qu’il s’était finalement attaché à elle. Son odeur de pain grillé au petit matin lui manquerait, c’était une évidence. Il avait pourtant juré ses grands dieux que jamais personne ne pourrait l’appâter, que jamais il ne se laisserait séduire. Mais elle avait su le convaincre, avec sa petite voix, qu’ils pourraient faire un bout de chemin ensemble. Elle avait compris, la fine mouche, qu’il lui fallait, à lui plus qu’à d’autres, un grand espace pour respirer et maintenir les intrus à l’écart. Alors, elle se contentait d’être là, discrète, en attendant patiemment qu’il sorte enfin de sa coquille et s’ouvre à elle. C’était d’ailleurs précisément le côté mystérieux de Noé qui l’avait conquise. Une énigme à lui tout seul ! Elle se disait qu’elle aurait la vie entière pour percer à jour ses secrets. Toute la vie…

Il jette un œil à sa montre : midi et demi. Le quai de la Douane est animé et il hésite. Va-t-il déjeuner ou faire un petit tour à la Marina du Château ? Il n’a pas très faim. Tout compte fait, un sandwich fera l’affaire. Il déambule le long du quai en croquant de temps à autre dans sa crêpe chèvre miel. Oui, la crêpe, c’est plus réconfortant que le pain… Les yeux vers l’horizon, il est fasciné par le ciel tourmenté et s’imagine nageant dans les nuages, léger, désincarné, délicieusement étourdi…

Des éclats de voix le sortent brutalement de sa rêverie. Mince ! il est déjà 13 h 30. Il doit retourner travailler illico presto. Pas question d’arriver en retard. Après quelques minutes de marche, Noé saute prestement dans un bus et arrive pile à l’heure au lycée. Il salue ses élèves agglutinés dans le couloir, les fait entrer dans la salle de cours et distribue le sujet de dissertation : « Faisons-nous l’histoire ? ». Quelques grommellements s’échappent de-ci de-là. Noé ne bronche pas, fait signe aux apprentis philosophes de s’asseoir.

          — Vous avez deux heures pour répondre à cette question. À vous de jouer !

Noé soupire. Il lui faut tuer le temps pendant que ses élèves, enfin silencieux, essaient tant bien que mal d’apporter une réponse à cette question existentielle. Afin de tromper l’ennui, il allume son ordinateur, presque machinalement. Il jette un œil à son calendrier. Aucun événement remarquable n’y figure, seulement quelques tâches routinières. Noé fixe son écran, qui affiche le 22 mai, jour de son anniversaire.

En effet, il est né sous le signe des Gémeaux. De la foutaise, l’astrologie, pense-t-il. Né sous le signe de l’abandon serait plus juste. S’il n’en tenait qu’à lui, il ne fêterait jamais ces funestes 22 mai. Le jour de son arrivée au monde, dans une maternité brestoise, son géniteur a fait une brève apparition. Depuis, plus de père. Disparu de la circulation, au sens propre. La version officielle rapporte la mort de ce dernier dans un accident de voiture peu de temps après son départ de la clinique. Un accident bien malheureux… La vérité, c’est qu’il conduisait fortement alcoolisé, qu’il a raté un virage et plongé dans l’océan. Un vol plané magnifique… et fatal ! De ce père, Noé n’en sait guère plus et les maigres informations extorquées à la grand-mère qui l’a élevé ne lui ont pas permis de s’en faire une représentation acceptable.

Noé regarde sa montre, plus qu’une heure à attendre. Le temps passe si vite quand les pensées s’emparent de vous et vous transportent… Mais insidieusement, la céphalée qu’il avait réussi à chasser le matin s’invite de nouveau. Il s’est habitué depuis longtemps à sa compagnie encombrante et ne cherche plus à la faire taire à coups de paracétamol. Il doit pourtant reprendre le contrôle et garder sa lucidité. Doucement, il frotte son front endolori, il s’applique à appuyer là où la douleur est plus vive. Même s’il comprend pourquoi ce fichu mal de tête s’est réveillé, il n’en est pas moins contrarié. Sa boîte crânienne embrumée ne l’empêchera pas de faire ce qu’il a à faire. Sa décision est prise. Irrévocablement. C’est pour ce soir.

Une vibration de sa montre connectée le rappelle à la réalité. « T’oublies pas qu’on a rendez-vous avec l’agent immobilier à 18 h. Bisous ». Comment pourrait-il oublier ? Elle ne peut pas s’empêcher de lui envoyer des textos de rappel à l’ordre. Un tantinet agacé, il hésite à lui répondre. Il est en cours, après tout. Il n’a pas à gérer ses messages personnels. Cela dit, s’il ne veut pas éveiller les soupçons, il est préférable qu’il la rassure. Il lui envoie juste un smiley, celui qui fait un clin d’œil. C’est pratique et efficace, nul besoin de se justifier.

          — Il vous reste un quart d’heure.

Ces quinze minutes lui semblent une éternité. Noé est soudainement impatient de quitter cette salle, si familière et pourtant si froide. Il a toujours détesté ces murs nus, blanchâtres, ces tables scolaires alignées en rang d’oignons. Ce qui importe, ce n’est pas le lieu, c’est ce qu’on y apprend, ressasse-t-il. Quelques élèves se lèvent et lui remettent leur copie, tandis que d’autres griffonnent quelques mots censés conclure leur dissertation. La sonnerie retentit, Noé ramasse à la hâte copies, ordinateur, portable, serviette et s’en va.

Dehors, le ciel s’est assombri, vaguement menaçant. Dans deux heures, Noé la rejoindra à l’entrée de cet immeuble situé rue de Siam. L’appartement de leurs rêves s’y trouvera, l’agent immobilier en est convaincu. Lui, beaucoup moins.

Ce besoin impérieux de quitter le sol breton le tenaille depuis trop longtemps. Il ne peut plus reculer, il est vain d’atermoyer. S’évader de cette réalité qui ne le comble pas, s’évaporer purement et simplement l’obsède.

Qui était-il vraiment ? Qui était sa mère, celle qui avait, sans crier gare, disparu des écrans radar alors qu’il avait à peine un an ? Sa grand-mère avait fait de son mieux pour cacher la douleur que la perte de sa fille lui avait causée. Elle avait choyé son petit-fils et réussi à combler l’absence de ses parents fantômes. Mais la mort de son ange gardien avait laissé Noé définitivement orphelin. Cette pensée était un supplice. Il ne serait apaisé qu’en retrouvant sa mère. Jusqu’à preuve du contraire, elle était vivante. Ses recherches allaient enfin aboutir.

Noé jette un œil à son unique bagage. Assis dans le TGV qui file vers Paris Montparnasse, il se prépare à passer la nuit à l’aéroport Paris-Charles de Gaulle. Encore un peu de patience, il n’a jamais été aussi près du but.

— Bienvenue à Montréal !

Au milieu d’un attroupement de voyageurs pas fâchés de fouler enfin le sol montréalais, Noé se dirige vers la sortie. Une drôle d’impression le submerge et le rend vaguement fébrile. Il n’éprouve pas de remords, pas encore. Une petite voix lui chuchote de ne pas se retourner. Il va la retrouver, il le pressent, elle est là, quelque part…

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